L’Echo touristique : Qui êtes-vous, Jean-Pierre Nadir ?

Jean-Pierre Nadir : Jean-Pierre Nadir, 55 ans. Je me définirais comme un entrepreneur répétitif. Je ne veux pas dire “serial entrepreneur”, c’est un mot à la mode maintenant qui est balancé à toutes les sauces. Moi en fait j’ai “fait startuper” avant l’heure parce que j’ai créé ma première boîte à 21 ans et que j’ai toujours créé des entreprises depuis, principalement dans deux domaines : la presse et le voyage. J’ai même réuni les deux puisque j’ai eu un magazine de voyages.

Voyager Magazine, si j’ai bonne mémoire ? C’est à cette époque que nous nous sommes connus.

Jean-Pierre Nadir : Exactement. Et je pense que Gobert, à l’époque, ne m’aimait pas trop, il me prenait pour un hâbleur, il pensait que j’étais un petit mec qui surjouait ! Alors qu’en fait, j’étais un mec plein d’énergie qui essayait de survivre dans un environnement déjà compliqué à l’époque !

Ça fait combien de temps ? 20 ans ? 30 ans ?

Jean-Pierre Nadir : Ça fait 30 ans. J’ai créé Voyager Magazine en 1990. Je l’ai vendu en 1999. Puis j’ai quitté l’entreprise en janvier 2000 et j’ai attaqué Easyvoyage en mars 2000. Donc, de 1990 à 2020, j’ai eu deux maîtresses : la presse et le web.

Dès le départ, j’ai été amené à voyager mais je n’avais pas de fric. Donc je faisais du stop, ce qui m’a beaucoup appris.

Pourquoi le voyage ?

Jean-Pierre Nadir : Vraiment complètement par hasard. Très jeune, j’ai voyagé. A 16 ans, j’ai travaillé un mois comme pompiste dans une station-service et je suis parti en stop d’abord à Calais puis à Londres. Et ensuite j’ai fait le tour de l’Irlande tout seul avec mon sac à dos.

A cette époque, j’habitais Châteaulin dans le Finistère, et je ne connaissais pas du reste Michel Salaün. Pourtant on avait un an d’écart et on avait des amis en commun. Globalement, on ne s’est pas fréquentés pour une raison assez simple : nous n’étions pas du même monde ! Lui était chez les curés, moi à l’école publique. Moi, je n’avais pas un rond et lui, je ne veux pas dire qu’il vivait grand train, mais il avait déjà un mode de fonctionnement un peu plus abouti que le mien. Moi j’étais plein d’espoir et dans ces espoirs, ces ambitions, etc. J’avais envie d’aller voir ailleurs ce qui se passait. J’avais bien compris que le fait de se déplacer, le fait d’aller découvrir qu’il y avait plein de modes de vie différents – alors que j’étais cantonné à un système- allait me permettre d’éprouver à la fois le système en question mais aussi mes convictions.

Je m’étais beaucoup nourri de lectures, d’autant que Châteaulin était quand même un peu un trou, n’ayons pas peur des mots, même si c’est une très jolie petite ville. Et on ne peut pas dire que l’on ait accès à beaucoup de choses sur le plan culturel, nous étions ici avant l’avènement du web. Donc je lisais beaucoup.

Je vivais seul avec ma mère, mes parents s’étaient séparés très tôt. Elle était prof de lycée, pas titulaire. Donc chaque année, j’ai voyagé -pardon lapsus intéressant- j’ai déménagé chaque année. En fait, j’ai pu très vite d’abord m’autosuffire puisqu’en définitive je perdais tous mes potes à la fin de l’année. Et puis ensuite relier chaque année des amitiés, ce qui a expliqué d’ailleurs que certains m’ont trouvé empathique parce que déjà, il me fallait aller vite dans les rapports humains. C’est pour ça que je parle aussi vite sûrement !

J’ai compris que lorsque l’on est sympa avec les gens ils sont sympas avec vous. Et ça a été ma première découverte.

Racontez-nous votre enfance, les premières années…

Jean-Pierre Nadir : J’ai été élevé au début par ma grand-mère dans une ferme de 0 à 6 ans, puis je suis partie avec ma mère à Saint-Brieuc la première année. Ensuite on est allé à Carhaix, on est parti donc à Brest, puis à Daoulas et Crozon. Après je me suis stabilisé à Châteaulin pendant trois ans. Et puis, je suis allé en sport études. Ma mère a encore déménagé on est parti à Concarneau, à côté de la Forêt de Fouesnant.

Dès le départ, j’ai été amené à voyager mais je n’avais pas de fric. Donc je faisais du stop, ce qui m’a beaucoup appris. Parce que là encore ça nécessitait d’avoir des contacts extrêmement rapides avec les gens. D’abord il y a une mise en situation sur le bord de la route : on vous emmène… ou pas ! Moi j’avais compris comment je pourrais être pris. Donc, déjà, il fallait trouver un emplacement pour que l’on puisse s’arrêter… Ça paraît tout bête mais c’est important. Ensuite, il fallait être bien habillé et inspirer confiance ! Ensuite quand tu rentres dans la voiture, il y a un contact qui se crée immédiatement. J’ai bénéficié tout de suite d’une forme effectivement d’empathie. D’ailleurs, très jeune, en CM1, je vendais des cartes pour l’Unicef et j’étais le meilleur vendeur de toute l’école. Tout le monde me donnait ses carnets pour que j’aille les vendre !

En fait, j’ai un bon contact avec les gens et ce contact me sert à quelque chose ! J’ai compris que lorsque l’on est sympa avec les gens ils sont sympas avec vous. Et ça a été ma première découverte. Finalement, il n’y a pas d’intérêt à être méchant. Je pense que des gens qui sont méchants passent à côté de tout et mettent une sur-énergie inutile pour passer en force dans des trucs où finalement les gens vous auraient accompagnés naturellement, sans besoin affectivement d’en faire des tonnes. Cela a été ma première leçon de vie.

Pour en revenir au voyage ?

Jean-Pierre Nadir : Pour en revenir au voyage, je rêvais à de plus grands espaces. Au début, j’ai lu pour voyager, après j’ai voyagé pour valider mes lectures ! Donc oui, j’ai su ça très jeune parce qu’étant seul avec ma mère, qui était une intello, beaucoup plus que moi, très brillante mais qui a eu une vie merdique parce qu’elle a fait plein de mauvais choix. Elle a fait des mauvais choix parce qu’elle venait d’un milieu où globalement, à part ceux qui vont donc faire des études, il vaut mieux être prof. Il n’y avait pas beaucoup d’autres options. Comme elle était un peu enfermée dans ce petit monde, elle a tourné en rond dans un modèle qui manquait de volume de jeu et donc qui l’a aspirée vers le bas.

Ça aussi j’ai compris que finalement la condition et l’acceptation de ta condition ou de ta non-condition était un élément effectivement de réussite. Plus tard, j’ai lu (Boris, ndDG) Cyrulnik sur la résilience et j’ai très bien compris, dans un de ses premiers bouquins qui s’appelait “le murmure des fantômes”. En fait, il prenait une galerie de personnages et expliquait les différentes variantes entre Marilyn Monroe et Christian Andersen. Les deux ont eu une enfance terrible. Des conditions horribles. Et quand il écrit sa biographie, Andersen, lui, commence en disant “Ma vie a toujours été semblable à un conte de fées”. Puis il a complètement transformé tout ça en énergie positive ! Finalement la vie, ce ne sont pas les conditions de départ qui comptent, ce sont ce que l’on en fait. Et pour en revenir à la question du voyage, j’ai vite compris que c’était un moyen de se réaliser. On y rencontre des populations différentes, des langues différentes, on est confronté à des cultures évidemment différentes. Au fond voyager c’est se mettre en danger, c’est donc aussi s’éprouver.

J’ai connu Jacques Maillot, le personnage incarnait bien tout ce que j’aurais aimé être.

Vous êtes un charmeur chanceux ?

Jean-Pierre Nadir : Un peu de tout ça. Je pense que je ne suis pas chanceux. J’ai provoqué la chance souvent, elle m’a même parfois souri. Je suis un persévérant déterminé qui se rappelle plutôt les choses qui l’ont construit positivement que des choses négatives parce que je pourrais raconter l’histoire très différemment. La chance a été une compagne… pas toujours très fidèle. Dure à séduire et pas toujours très fidèle… Le charme ? Quand j’étais jeune j’étais pas mal mais je n’étais pas non plus mannequin. J’ai rapidement compris que j’avais un pouvoir de séduction par les mots, par l’attitude, par le dynamisme. J’ai toujours mis beaucoup d’énergie dans les choses… et donc, j’en ai eu un retour. Mais c’est plus ma détermination et mon sens de l’observation.

Je suis charmeur parce que je pense que je vais plaire aux gens qui sont en face. Parce que, quelque part, je rentre dans un schéma qui est un peu le leur. Les gens aiment qu’on leur parle d’eux, qu’à travers toi avec eux ils puissent vivre des choses qu’ils n’ont pas vécues, ou que l’on puisse les flatter, les mettre en situation. Et moi je comprenais bien très vite les choses : il y avait des gens qui avaient envie que je leur raconte des histoires et qui me prenaient pour un aventurier parce que j’étais au bord de la route avec mon sac à dos. J’ai développé une forme de charme ou de charisme, qui m’a effectivement servi beaucoup par la suite, mais qui m’a aussi pas mal desservi !

Par exemple moi je parle très vite. C’est un style que j’ai développé et je ne sais pas trop d’ailleurs d’où il vient, il me semble que là encore j’ai copié quelqu’un, un mec qui était un copain de ma mère qui parlait très vite. Mais qui était un mec marrant, qui sortait un peu du lot. Et puis, j’ai copié Maillot – Jacques Maillot-, fondateur de Nouvelles Frontières (ndDG) dans un registre un peu diffèrent, parce que dès que j’ai connu Jacques Maillot, le personnage incarnait bien tout ce que j’aurais aimé être. Donc je dis ça pour dire que ce modèle-là a des vertus parce qu’en fait j’ai une facilité d’élocution évidente. En même temps, elle a ses limites puisque cette facilité peut être interprétée par certains comme étant un registre de valorisation individuel là où j’y vois un moyen de relation. Mais ça ne fonctionne pas à tous les coups !

On vous sent pressé sans arrêt…

Jean-Pierre Nadir : Pas faux. Je pense que j’ai un côté un peu fiévreux avec un rapport d’urgence aux choses et qui vient aussi de mon histoire. Quand on est un ancien pauvre plutôt qu’un nouveau riche, on a toujours peur que l’on vous reprenne ce que vous avez ! Et moi c’est vrai que je vis avec l’idée que ce que j’ai, on pourrait me le reprendre. Donc ça va vite. En permanence je suis habité par l’idée que je pourrais, ce n’est même pas tout perdre, c’est le fait que l’on puisse me reprendre ! C’est la différence entre les nouveaux riches et les anciens pauvres.

Pour toutes les raisons que j’ai évoquées : ma condition de départ, ma grand-mère, affolée à l’idée que je puisse monter un “bar à crêpes” dans le camping situé à 20 kilomètres de sa ferme… J’étais jeune, mais je montais ma première affaire ! Et, au lieu de laisser les campeurs sortir pour aller passer leur soirée à la crêperie, j’ai amené la crêperie au camping ! Et j’ai “emprunté” à ma grand-mère sa “pilik” (crêpière en français normal et pas en breton, ndDG) pour faire des crêpes que je ne savais pas cuisiner ! Elle a eu cette belle phrase, que je n’ai jamais oublié : “mais enfin, Nadi (c’était ainsi qu’elle me nommait), si c’était si simple, d’autres l’auraient fait avant toi !” En fait, on gagnait plus d’argent sur le cidre que sur les crêpes…

Quelle est la différence entre un ancien pauvre et un nouveau riche ?

Jean-Pierre Nadir : L’ancien pauvre, c’est celui qui a vraiment été pauvre et le nouveau riche, c’est celui qui s’est enrichi en partant d’une position relativement confortable. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

Vous parlez beaucoup de votre mère, pas tellement de votre père…

Jean-Pierre Nadir : Mais si, j’en parle, même mieux, je lui parle. Ceci dit, ma relation est différente. Mes parents n’ont pratiquement jamais vécu ensemble. Ma mère était à la Fac, 16 ans, elle rencontre mon père, plus âgé, nous sommes en 1964, elle est tombée enceinte assez vite. Mon père était instituteur en Algérie, il vient en France poursuivre ses études, mais il était plutôt pro Algérie indépendant. Donc il vit en France pour poursuivre ses études. Il se retrouve à Caen, un hasard de l’histoire où ma mère étudiait aussi. Je suis né ! Je ne savais pas ce qu’était un arabe, je ne savais même pas où était l’Algérie… Nous ne sommes pas beaucoup fréquentés, mais nous nous sommes vus très régulièrement. A partir de 15 ans, je l’ai vu davantage et notre relation est très forte.

Et nous avons réussi à rattraper le temps perdu…

Pour résumer ça, cette séparation m’a été imposée, mais je ne suis pas idiot au point de croire que cela m’a affaibli. Au contraire, cela a surement servi à me construire et bien profiter de chacun de mes parents.

La seule chose qui fait qu’effectivement on n’a pas une relation totalement pleine, c’est que ma mère est décédée très jeune, à 48 ans. C’est comme si elle était morte quand j’avais 15 ou 12 ou 6 mois, alors que j’en avais 28. Je pensais qu’elle allait m’accompagner un long moment… Je pensais que j’avais la vie devant moi, afin de réussir et d’aider les miens. Je n’ai pas eu le temps de lui dire. Un passage terrible de mon existence, parce que finalement il n’y a pas eu d’explication avec ma mère. On est restés sur une page qui ne s’est jamais tournée, ça m’a profondément peiné et je vis avec ça tout le temps.

Je pense que j’ai une réussite toute relative. J’ai fait un truc pas mal qui aurait pu être une plus grosse réussite et qui aurait même dû être une plus grosse réussite.

Vous disiez que vous n’aviez pas si bien réussi que ça ?

Jean-Pierre Nadir : Je pense que j’ai une réussite toute relative. Certes je me suis bien démerdé, je suis un type créatif déterminé et malin. Et je crois, si l’on parle de réussite professionnelle, que j’aurais pu faire beaucoup mieux et j’ai loupé un peu le coche. Je me suis très bien démerdé. De là à dire que j’ai fait une réussite, non ! J’ai fait un truc pas mal qui aurait pu être une plus grosse réussite et qui aurait même dû être une plus grosse réussite.

Vous avez été quand même un précurseur…

Jean-Pierre Nadir : C’est ça qui est terrible : refaire l’histoire. J’ai créé la première entreprise de livraison à domicile, j’ai aussi suivi le modèle de Domino’s pizzas et j’ai inventé le concept de livraison de pizzas, “en trente minutes, chaud, sinon remboursé” ! Je pense que mon seul don ça a été mon ambition. J’ai toujours essayé de comprendre que j’en avais une et de trouver comment j’allais mettre ça en œuvre. Mais je n’ai pas de don particulier. Voilà, j’ai été précurseur évidemment sur le modèle des comparateurs puisque j’ai été le premier en France à faire ça, avec Easyvoyage. Google a commencé à vendre du clic en 2006, moi j’avais démarré en 2001. Ensuite, j’ai été en position très forte jusqu’à 2010/ 2011, leader sur le marché français et même avec une position européenne qui était intéressante. Après, Google a commencé à développer ses propres services et notamment Google Flight et donc la porte d’entrée naturelle qui était la nôtre a commencé à se réduire puisque le principal fournisseur de trafic est devenu notre concurrent principal, quasiment. Deuxièmement, les Américains sont arrivés en force donc et les OTA se sont concentrés les uns avec les autres. Donc qu’est-ce qu’ils ont fait ? Ils ont mis de la pression sur le prix du clic : “Nous sommes plus gros, on va payer moins cher” ! Et pendant ce temps-là, les coûts d’acquisition à cause de Google montent. Mon modèle se dégrade. Troisième truc, les Américains débarquent avec Trivago et d’autres mettent des bombes de spots télé comme on ne l’a jamais vu dans l’histoire du tourisme français. Ce qui a bien nourri les chaînes télé, mais ça m’a bien appauvri ! Quatrième chose comme un plaisir n’arrive jamais seul, les OTA ont racheté les comparateurs : Kayak a été racheté par Booking qui, depuis, a racheté Momondo, ainsi que HotelCombined et Cheap Flight qui était leader en Angleterre. Et de l’autre côté, Expedia a racheté Trivago et ainsi de suite. Je ne vais pas tous vous les citer ! Et avec des moyens colossaux puisque maintenant, ils en sont à un Ebitda supérieur à huit milliards. Ensuite est arrivé le temps des financiers et là comme toujours je me suis trouvé un peu court des pattes arrière. Même si je disposais d’un modèle qui produisait beaucoup d’Ebitda à l’échelle des investissements de ce marché, là, ça ne pesait donc strictement rien. Et je pense qu’il n’y a pas eu de business aussi bouleversé dans les 15 dernières années -et je ne dis pas ça pour me trouver une excuse ou quoi que ce soit, puisque c’est moi qui n’ai pas réussi à la hauteur de ce que j’aurais pu faire. Très vite avant tout le monde, j’ai commencé en 2009 à avertir que Google n’était plus une chance, ni une opportunité mais allait devenir un problème. J’aurais dû essayer de vendre. J’ai fait l’inverse, me disant qu’il y allait avoir une opportunité, que le marché allait se consolider. Il fallait que je je fasse une très grosse levée pour être un acteur incontournable … et je n’ai pas trouvé l’argent. Pour plusieurs raisons. D’abord parce que mon projet n’était peut-être pas suffisamment clair à l’époque, parce que j’avais compliqué le concept avec mon modèle de contenu etc. Deuxième élément parce que je parlais mal l’anglais et donc quand tu veux être un acteur et leader mondial il faut être “fluent” en anglaise.

Nous sommes le 12 mars, vous quittez l’entreprise. Un adieu définitif à la scène ?

Jean-Pierre Nadir : Il faut toujours préparer le coup d’après, je ne sais pas si le business en a fini avec moi, mais moi j’en ai pas fini avec le business, et je ne fais pas ça par peur du vide car, je vais vous faire une confidence très grave et qui me vaudra beaucoup de commentaires négatifs : je suis mon meilleur ami, voilà. Je peux passer beaucoup de temps tout seul, je me pose des questions, je me fais même des blagues. J’aime les mots d’esprit, j’aime la langue française et je me fais donc des blagues à moi-même auxquelles je ris beaucoup. Sans concession. J’aime le style que j’ai développé au fil du temps et je trouve même qu’aujourd’hui malgré tout ce que j’ai dit que j’aurais pu faire beaucoup plus, je suis dans une position qui me plaît bien et à laquelle finalement je suis content d’être arrivé. Et pour autant, j’aurais dû faire plus. Parce que finalement c’est quoi l’objectif ? C’est le dépassement de soi : ce qui compte ce n’est pas ce qu’on obtient, c’est avec le bagage qui était le tien, qu’est-ce que tu as pu délivrer ?

Vous avez mentionné Jacques Maillot. Il a été un élément décisif dans votre carrière ?

Jean-Pierre Nadir : Oui, totalement décisif et à tous les niveaux. Il a été un père dans le business. Jacques Maillot, c’est le pote ou le grand frère que l’on a toujours voulu avoir. Même si la différence d’âge fait que j’ai toujours eu un profond respect pour lui. Je considère que c’est un modèle : je me sens plus proche des valeurs de Maillot : démocratisation du voyage, les engagements éthiques, les valeurs citoyennes et aussi les avions… La créativité permanente et en même temps le jonglage, parfois un peu compliqué…

Vous avez quelques points communs…

Jean-Pierre Nadir : J’adore cet homme. Je me suis beaucoup inspiré de Jacques Maillot, je l’ai beaucoup copié, pas toujours très bien peut être mais j’ai des points communs avec lui. Je me réclame de cette filiation même s’il y a aussi des choses très différentes chez l’un comme chez l’autre : lui, une appétence pour la politique, moi j’aime bien mais je suis plutôt beaucoup moins calé que lui sur le sujet. Autre parrain historique, Francis Reversé (créateur de Dégriftour) pour sa créativité, il continue encore et bien sûr Hervé Vighier (fondateur de Marmara) pour ses capacités de gestion, sa capacité à analyser les situations. Et puis j’ai un certain nombre d’amis, liés au tourisme, Sabbagh, Rial, Salaün, Kervella, Labbé, Caradec et Sangouard. Ma famille… sans oublier Frédéric Vanhoutte. Fred, on s’est connu au tout début du web lorsqu’il était chez Galileo, il était déjà actionnaire de Travelprice. Comme dirait Fabrice Dariot, on partage cette caractéristique de parler très bien de sujets que nous ne connaissons pas beaucoup ! (rires)

Vous êtes de droite ? Gauche ?

Jean-Pierre Nadir : Historiquement de gauche, aujourd’hui plutôt centre droit parce que j’ai évolué d’un point de vue aisance personnelle. Moi, c’est par pragmatisme. J’aime le pragmatisme. Le pragmatisme c’est quoi ? Typiquement, c’est l’inverse de Hidalgo. Et c’est là qu’on a un vrai différend avec mon ami Rial (PDG de Voyageurs du Monde, ndDG).  Hidalgo nous promet demain ce qu’elle n’a pas été capable de nous délivrer hier !

Moi j’ai un profond respect pour les agents de voyages qu’on a souvent décriés. Ces petits commerçants sont de grands hommes.

Vous quittez Easyvoyage au bout de vingt ans. Ce sont des adieux définitifs ?

Jean-Pierre Nadir : Attention, moi je pars pour repartir (en affaires, ndDG) ! J’ai l’impression d’avoir été au bout d’un modèle et que la suite des événements avec Webedia va très bien se passer. Webedia est un groupe solide, qui saura assurer une bonne gouvernance, aidée en cela par une équipe et deux hommes en qui j’ai toute confiance : Hervé (Lemoine) et Warren (Rochwerg).

En fait moi, j’ai fait de l’infomédia dans le domaine du voyage, donc je me sens aujourd’hui plus proche du voyage que du media. Quand je voyage je réfléchis à des trucs et c’est toujours centré sur des sujets qui nous concernent. Donc j’ai envie pour les dix ans qui viennent de réinventer quelque chose dans ce domaine-là. Parce que c’est là que j’ai plus de connaissances dans tous les sens du terme. Qu’elles soient intellectuelles, culturelles ou de réseau. Tout va se réinventer : le coronavirus évidemment est un élément terrible pour cette profession et va avoir des répercussions énormes qui dépassent même ce qu’on peut imaginer aujourd’hui. Il ne faut pas oublier que ça vient juste après Thomas Cook. C’est quand même l’enchaînement de la peste et du choléra, il ne manque plus que les sauterelles ! Je pense que c’est dans cette situation-là, comme toujours, qu’il y a des gens qui vont sortir et des gens qui malheureusement vont devoir sans doute poser bagages. Mais peut-être pour mieux se réinventer ultérieurement. Je ne sais pas. Une chose est sûre, c’est que cette profession est quand même très marquée ces dernières années. Moi j’ai un profond respect pour les agents de voyages qu’on a souvent décriés. Ces agents de voyages que le web a essayé de supplanter sont totalement affectivement terrassés. J’y ai participé et je me suis même moqué d’eux à l’époque en pensant que c’étaient des vieux ringards qui allaient tous péricliter. Puis, j’ai changé d’avis en pensant que s’ils se réinventaient en adoptant les codes du digital, ils allaient pouvoir effectivement plus que résister, rebondir. Bon, aujourd’hui je n’en suis pas là les concernant, je pense qu’effectivement ils résistent. Ils résistent de manière admirable et les vrais héros de la profession, c’est pas les patrons des TO, c’est pas tous les gens que j’ai cités juste avant qui sont des gens formidables et qui sont mes amis. Et encore moins moi. Ce sont ces agents de voyages qui ont dû résister à tous les soubresauts du monde qui, disons-le, sont quand même plus nombreux qu’ils ne devraient et qui sont passés de problèmes géopolitiques à problèmes de pandémie en passant par des problèmes de contrôle de change, de frontières ouvertes ou fermées, de visas, de transporteur et en permanence de dépôt de bilan. Ils sont en première ligne à devoir être comptables d’un tas de choses qui parfois les dépassent. Ils ont dû aussi adopter tous les codes du digital. La révolution qu’ils ont dû faire est absolument incroyable. Et même s’ils l’ont fait de manière imparfaite, c’est aussi parce qu’à l’impossible nul n’est tenu, et que globalement aujourd’hui l’agent de voyages est en frontal avec des clients qui viennent plus souvent pour parler de problèmes que de rêves que de volonté de rêver. C’est effectivement extrêmement compliqué et donc je leur tire mon chapeau pour toutes les raisons que je viens d’évoquer et pas du tout démagogique. Parce que moi je n’ai pas d’enjeu avec ces gens-là pour l’instant. Ces petits commerçants sont de grands hommes.

L’affaire Thomas Cook, ça vous inspire une réflexion ?

Jean-Pierre Nadir : Je voulais dire un mot sur un copain plus récent qui est Nicolas Delord, copain dans la douleur et dans la difficulté, dans l’adversité. J’ai reconnu en lui un certain nombre de qualités que j’ai pu développer dans une période de ma vie très difficile où j’ai dû me battre. Je n’ai jamais déposé le bilan, mais j’ai dû renégocier les dettes. En une semaine, j’ai dû voir 130 fournisseurs, renégocier avec chacun d’entre eux, des gens qui voulaient me casser la gueule, des gens qui m’expliquaient que j’étais le plus nul des plus nuls -alors qu’ils me disaient 15 jours avant que j’étais un génie. Et notamment mon imprimeur, quand je suis allé le voir à l’imprimerie, au petit matin blême, j’ai vomi deux fois sur la route tellement j’avais mal au ventre. Mon seul fait d’arme en la matière, c’est que je n’ai jamais renoncé et que j’ai trouvé toutes les solutions pour effectivement renégocier toutes les dettes payées à tout le monde.

Eh bien j’ai reconnu en Delord quelqu’un qui a fait aussi un acte fort sous les sourires, sous les railleries, sous les quolibets alors même qu’il aurait très bien pu jeter l’éponge en tant que manager. Alors il n’a pas fait les bons choix, d’accord. Mais qui pour affronter de telles situations aurait fait tous les bons choix ? Et donc s’il a été en partie responsable, il n’est en aucun cas coupable. Et je trouve que le débat autour de Delord est très injuste et en fait c’est le moyen de régler des comptes. C’est vraiment la formule « tirer sur une ambulance », alors même que le pilote de l’ambulance en question a démontré une volonté de s’en sortir.

Si je peux recommencer, sachant ce qui s’est déjà passé, je change tout !

Pour conclure si vous aviez la possibilité de refaire une seule chose ?

Jean-Pierre Nadir : Si je peux recommencer, sachant ce qui s’est déjà passé, je change tout ! Je connais mes erreurs… J’aurais aimé, selon la phrase de Brel, être vieux sans être adulte, et entouré des adultes qui m’ont construit. Donc si je pouvais effectivement changer une seule chose, ce serait comme le dit la chanson acheter une maison à ma mère qui a tout sacrifié à son fils. Je pense que ma mère sans moi aurait eu une vie plus agréable parce qu’évidemment, elle aurait d’abord eu des enfants à un âge qui était plus adapté. Elle aurait construit une vie différente puisque si elle s’est mise à bosser très tôt alors qu’elle était très douée, c’était juste pour subvenir à ses besoins et à ceux de son fils. Donc elle aurait fait des études longues si elle n’avait pas eu ce handicap-là. Le juste retour des choses aurait été évidemment que, si le fils réussissait, il puisse partager cette réussite avec sa mère, et aussi avec sa grand-mère. Ceci dit, je peux aujourd’hui me projeter positivement dans la construction de ma famille et notamment le développement de ma fille, qui est sans doute ma plus belle réalisation, gérée avec la meilleure des associées, ma compagne Esthel.

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